Dire n’est pas communiquer

Dire n'est pas communiquer - Pourquoi, dans l’approche interactionnelle de Palo Alto, le récepteur fait le message - Olivier Millet - Interaction et changement

Pourquoi, dans l’approche interactionnelle de Palo Alto, le récepteur fait le message

Dans l’approche interactionnelle et stratégique de Palo Alto, une formule revient souvent et déroute parfois : ce n’est pas l’émetteur qui fait le message, c’est le récepteur.

Dite ainsi, la phrase peut sembler provocante, voire injuste. Elle paraît nier l’intention de celui qui parle, son effort de clarté, sa bonne volonté. Pourtant, elle ne vise ni à culpabiliser ni à relativiser à l’excès. Elle invite à un déplacement de regard fondamental sur la communication humaine, en particulier dans les situations de tension, d’incompréhension ou de blocage relationnel.

Comprendre ce que signifie réellement « c’est le récepteur qui fait le message », c’est entrer au cœur de la pragmatique des échanges humains.

Quitter une vision intentionnelle de la communication

Dans une vision classique de la communication, très répandue dans les organisations, on considère que le message est contenu dans ce que l’émetteur dit. Si le message n’est pas compris, c’est qu’il a été mal formulé, mal expliqué ou mal reçu. Le problème serait alors du côté de la transmission.

L’approche de Palo Alto opère un pas de côté radical. Elle ne s’intéresse pas d’abord à ce que l’émetteur voulait dire, mais à ce que le message produit comme effet chez le récepteur.

Autrement dit, un message n’existe pas en soi. Il n’existe qu’à travers la manière dont il est reçu, interprété, intégré et utilisé dans l’interaction. Ce qui compte, ce n’est pas l’intention, mais l’impact relationnel.

Cela ne signifie pas que l’intention est sans importance, mais qu’elle n’est pas un critère suffisant pour comprendre ce qui se joue dans une relation.

Le message comme effet, non comme contenu

Dire que le récepteur fait le message, c’est affirmer que la signification d’un acte de communication se construit dans la relation, pas dans la tête de celui qui parle.

Un même message, formulé avec les mêmes mots, peut produire des effets très différents selon :

  • le contexte relationnel,
  • l’histoire des interactions précédentes,
  • la position hiérarchique de chacun,
  • le climat émotionnel,
  • les attentes implicites,
  • les apprentissages relationnels déjà en place.

Un « tu peux t’en occuper ? » n’a pas le même sens s’il est prononcé par un collègue, un manager, un dirigeant sous pression ou un partenaire de confiance. Le message n’est pas dans la phrase. Il est dans l’effet que cette phrase produit ici et maintenant.

La pragmatique de la communication, chère à Palo Alto, s’intéresse précisément à cela : non pas à ce que les messages veulent dire, mais à ce qu’ils font. Je vous invite à compléter cette lecture avec cet article : « L’importance cruciale des actions dans les interactions ».

On ne peut pas ne pas communiquer… ni ne pas produire d’effet

Un autre principe bien connu de Palo Alto éclaire cette idée : on ne peut pas ne pas communiquer. Même le silence, l’évitement, l’absence de réponse produisent un message.

Mais ce message n’est pas maîtrisable. Il est toujours co-construit. Une absence de réponse peut être reçue comme de la prudence, du mépris, de la surcharge, de l’évitement ou de la stratégie. Ce n’est pas l’émetteur qui tranche. C’est la relation qui attribue du sens.

Cela a une conséquence majeure : nous ne contrôlons jamais totalement ce que nous communiquons. Nous pouvons seulement observer les effets que nos actes produisent et ajuster nos réponses en conséquence. Je vous invite à regarder mon webinaire « Oser les Non-Dits : Préserver la Relation grâce à la Métacommunication et l’Approche de Palo Alto », pour aller plus loin.

Ce que cela change dans les situations de tension

Dans les situations tendues, ce principe devient particulièrement éclairant. Combien de fois entend-on : « Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire » ou « Tu interprètes mal » ?

Du point de vue interactionnel, ces phrases passent à côté du problème. Elles tentent de corriger l’intention, alors que la difficulté se situe dans l’effet produit.

Lorsque le récepteur se sent attaqué, dévalorisé ou mis sous pression, le message est déjà là, quel que soit le discours rationnel qui l’accompagne. Insister sur l’intention revient souvent à renforcer l’incompréhension.

L’approche de Palo Alto invite alors à changer de question. Au lieu de demander : « Qu’est-ce que j’ai voulu dire ? », il devient plus pertinent de se demander : « Qu’est-ce que cela produit dans la relation ? »

Ce déplacement est souvent inconfortable, car il oblige à renoncer à avoir raison pour chercher ce qui fait bouger le système.

Une communication fondamentalement interactionnelle

Dire que le récepteur fait le message, c’est reconnaître que la communication n’est jamais un acte isolé. Elle est toujours inscrite dans une boucle interactionnelle.

Chaque réponse devient à son tour un message, interprété, intégré, parfois déformé, et renvoyé dans l’échange. Les malentendus persistants ne sont pas des erreurs ponctuelles, mais des régularités interactionnelles.

Dans les organisations, ces boucles se cristallisent parfois en habitudes relationnelles :

  • certains messages sont systématiquement vécus comme des reproches,
  • certaines demandes déclenchent automatiquement de la résistance,
  • certaines paroles, pourtant bienveillantes, sont reçues comme du contrôle.

Ce ne sont pas des problèmes de communication individuelle. Ce sont des équilibres relationnels qui se sont installés.

Ce que cela implique pour les managers et les dirigeants

Pour un manager, cette posture change profondément la manière d’intervenir. Elle invite à sortir d’une logique de clarification infinie pour entrer dans une logique d’observation et d’ajustement.

Lorsque « le message ne passe pas », la question n’est pas seulement : « Comment mieux l’expliquer ? », mais aussi : « Quel message est déjà entendu, indépendamment de mes mots ? ».

Cela suppose une attention accrue aux signaux faibles :

  • réactions émotionnelles,
  • silences,
  • résistances répétées,
  • décalages entre le discours et les actes.

Cela implique aussi d’accepter que certaines communications doivent être modifiées non pas dans leur contenu, mais dans leur forme, leur timing, leur cadre ou leur porteur.

Une posture de responsabilité relationnelle

Dire que le récepteur fait le message ne signifie pas que l’émetteur n’a aucune responsabilité. Bien au contraire. Cela l’invite à une responsabilité d’un autre ordre : une responsabilité relationnelle plutôt qu’intentionnelle.

Il ne s’agit plus de défendre ce que l’on voulait dire, mais de prendre soin de ce que l’on fait vivre dans la relation. Cette posture est exigeante, car elle demande de renoncer à la maîtrise totale et d’entrer dans une logique d’ajustement continu.

C’est là que l’approche interactionnelle rejoint une écologie du lien humain : observer, écouter, tester de légers déplacements, et accepter que le sens se construise dans l’échange, pas dans la tête de l’un ou de l’autre.

En conclusion : un déplacement fertile

Affirmer que c’est le récepteur qui fait le message n’est pas une pirouette théorique. C’est une invitation à regarder autrement les relations humaines, en particulier là où elles se tendent.

Ce principe ne simplifie pas la communication. Il la rend plus vivante, plus complexe, mais aussi plus féconde. Il rappelle que changer une relation ne consiste pas à mieux expliquer, mais à introduire des différences qui font des différences dans la manière d’interagir.

Et si, finalement, la question n’était pas : « Est-ce que j’ai été clair ? », mais : « Qu’est-ce que cela fait à l’autre, ici et maintenant ? »

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Olivier